Article pour la revue Science Conscience
Gérard Verret Cueilleur de plantes
L’amour de la nature ? De quelle nature ?
En admirant un coucher de soleil on ne peut que s’émerveiller et dire : “Oui, j’aime la nature ! Qu’elle est belle !” En regardant un oiseau mort à moitié dévoré par un prédateur, nous devenons un peu plus réservés. L’ambivalence s’installe. Aimerions-nous la nature que dans la mesure où elle serait conforme à un certain idéal de paradis qui hante notre imaginaire, ce jardin primordial où tous les êtres vivaient en harmonie ? Qu’est-ce qui est beau ? Qu’est-ce qui est laid ? Qu’est-ce qui mérite notre amour ? L’image mythique de la nature actuellement partagée par un grand nombre de personnes, des citadins principalement, est uniformément agréable. La confrontation à la vase et aux moustiques devient inconcevable.
“Le regard que je porte sur la nature traduit mes états d'âme”
Le regard que je porte sur la nature, au-delà de considérations purement physiques comme la température, traduit mes états d’âme. Mon ressenti ne serait alors que le reflet de ce que j’ai en moi. La nature va agir comme un miroir. Et si j’y projette mes états émotionnels, vais-je pouvoir parler d’amour ? Les poètes romantiques excellaient à traduire les correspondances entre émotions et paysages. A l’opposé, les petits poèmes en trois vers, les haïku, traduisent l’idéal japonais du “yûgen”, le mystère ineffable. Le créateur qui s’en réclame évite soigneusement de jamais dépasser le seuil de la simple suggestion, attentif d’abord à laisser les portes du sens grandes ouvertes. C’est là un exemple de regard respectueux, objectif, qui peut ouvrir la porte à l’expression d’un véritable sentiment à l’égard de la nature. Cette démarche zen n’est pas spontanée en Occident. Idéalisation, projections nous conduisent à fuir la réalité de la nature qui inconsciemment nous effraie et dont nous nous protégeons comme le faisaient nos ancêtres des cavernes. Mais c’est quoi, la nature ? Probablement tout ce qui ne dépend pas de nous : le vent, la nuit, la pluie, le foisonnement des plantes dans un taillis, le grouillement de la vie dans un marais… Tout ce qui échappe à notre contrôle peut, en effet, nous inquiéter, nous faire peur. La tribu construit son village dans la clairière, se protège de la forêt, repaire des loups et des ours. Le jardin devient l’espace clos où le jardinier reprend l’initiative, contrôle la situation et utilise les forces de la nature à son profit. Le déboisement accroît les ressources et éloigne les peurs. Ne pourrait-on pas, à cette lumière, décrypter aujourd’hui le comportement du jardinier qui tond régulièrement sa pelouse et soigne ses géraniums afin que tout soit “propre” ! Tout comme les comportements de nos collectivités territoriales qui font le plus souvent la chasse aux taillis, marais, broussailles, friches… pour promouvoir les jardins publics et les parcs naturels ?
L’amour de la nature… de quel amour ?
Nos états émotionnels, nos projections, nos jugements pour qualifier ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, ce qui est agréable et ce qui fait peur : autant d’obstacles à l’amour. Mais de quel amour parle-t-on ? En s’inspirant du vocabulaire grec, l’amour peut se décliner de diverses manières. Philé : c’est la recherche du plaisir physique, de l’affection, de la sympathie, de l’amitié ; cet amour physique se tourne vers le monde. Il est possible d’éprouver un tel sentiment à l’égard de la nature, une première étape dans l’échelle des sentiments à son égard. Eros : c’est la rencontre avec l’alter ego. L’eros permet le retournement de l’être en lui-même ; ce qui était opposé à l’extérieur devient complémentaire à l’intérieur. Voilà un magnifique programme pour notre relation avec la terre qui nous porte, avec la nature qui nous environne et dont nous sommes partie intégrante. Agapè : c’est la rencontre avec le divin. Sans parler de panthéisme, il est possible de garder présent à l’esprit, dans toutes les occasions de notre quotidien, l’origine divine de la création, et ce, sans faire appel nécessairement à une religion particulière. Pornéia ; c’est la négation de l’autre, c’est l’utilisation de l’autre comme un objet morcelé. C’est aussi l’amour anthropophage du bébé. Les rapports de l’homme avec la nature s’apparentent souvent à cette forme de possession.
“Arracher une herbe, une étoile tremble…”
Tant que nous obéissons à un fonctionnement dualiste dans lequel les énergies positives et négatives sont bien distinctes, la relation d’amour à la nature ne pourra se mettre en place. Accepter les contraires, les intégrer dans une vision d’ensemble, réconcilier l’attirance et la peur conduit à ce sentiment d’interdépendance qui permet de vivre l’eros, voire d’atteindre l’agapè, et pressentir le sacré qui se trouve derrière chaque brin d’herbe, derrière chaque constellation et la relation étroite qui les unit. Arrachez une herbe, une étoile tremble… Et parler du sacré, c’est bien intégrer la peur et l’attirance qui en sont deux des caractéristiques. Comme dirait Pierre Rabhi : “J'entends par sacré ce sentiment humble où la gratitude, la connaissance, l'émerveillement, le respect et le mystère s'allient pour inspirer nos actes, les éclairer et faire de nous des êtres très présents au monde, mais affranchis des vanités et des arrogances qui révèlent bien davantage nos angoisses et nos faiblesses que notre force”.
Mais peut-on apprendre à aimer ?
Ce ne sont pas les discours, les arguments, les données scientifiques qui vont nous transformer. La connaissance des règles du fonctionnement biologique ne suffit pas à ouvrir notre cœur. L’amour résulte d’une pratique, c’est un élan, un jaillissement. C’est le dépassement de nos peurs. L’ouverture émotionnelle est le premier pas. Oser affronter les expériences qui vont nous transformer et transformer notre relation à la nature. Une promenade solitaire, le contact avec la nature sauvage, le brouillard, la pluie, la nature sans apprêt, celle qui va réveiller nos peurs et à travers lesquelles nous passerons comme le Petit Chaperon Rouge. Il est possible de ressortir du ventre du loup. Car la terreur affrontée perd son pouvoir : c’est toute la symbolique des combats avec les dragons dans les contes. Le parcours initiatique du chaman le conduit à explorer ses propres marécages, franchir ses propres abîmes.
“Le véritable amour voit la réalité”
Accepter la nature telle qu’elle est avant de parler d’amour
“Il ne voit pas la réalité, il est amoureux”, entend-on dire. Et si c’était l’inverse ? Le véritable amour voit la réalité de l’autre et non l’autre coloré par ses projections, ses attentes. Les règles de la vie, de la nature, peuvent pour certaines apparaître scandaleuses, révoltantes parfois, mais c’est ainsi. Les connaître, les identifier, les accepter est le préalable à une vraie relation. Par exemple : Manger : une loi impitoyable. Sur terre, tout être vivant est tour à tour mangeur et mangé. L’homme n’y échappe pas, lui qui se fait “bouffer” par le travail, “dévorer” par les passions… L’utilité des épreuves. C’est le combat pour la vie qui nous forge : échapper aux épreuves nous rend vulnérables. Un petit garçon était fier d’avoir aidé le papillon à sortir de sa chrysalide, lui épargnant d’infinies contorsions : ses ailes n’ayant pas eu cette occasion privilégiée de se fortifier, il ne put prendre son envol et mourut à terre ! Sélection. Plantes ou animaux malades sont condamnés. Un faux sentimentalisme risque d’avoir des conséquences dommageables : laisser les loups suivre les troupeaux de caribous pour en manger les plus faibles.
L’amour de la nature : un échange
L’amour est un échange. Il y a l’amour que nous portons. Un amour qui suppose des actes. Avoir la main verte avec ses plantes, c’est les considérer comme des êtres vivants à part entière que l’on soigne et à qui l’on peut parler ; en retour, elles vous font le cadeau de leur bonne santé. Parler, négocier avec les esprits de la nature, être à leur écoute permet, par exemple, au jardinier de travailler en harmonie avec la nature. Les expériences de Perelandra et de Findhorn illustrent cette démarche. N’oublions pas de prendre conscience de l’amour de la nature, de sa générosité : le pommier fabrique des centaines de pommes sans se soucier de qui les mangera, qu’il en soit digne ou non. L’amour de la nature, c’est aussi les enseignements qu’elle nous dispense. Les sages de toutes traditions l’attestent : “Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres. Les arbres t’enseigneront les choses qu’aucun maître ne te dira” (Bernard de Clairvaux). Ou encore : “Referme ton livre. Pense librement et regarde le ciel et la terre” (Omar Khayyâm).
Conversion du regard
L’amour de la nature s’accompagne progressivement d’une conversion par retournement de notre regard. En voici quelques exemples :
- “Je marche sur la terre” devient “La terre me porte” !
- “Que vais-je produire dans mon jardin ?” devient “Qu’est-ce que mon jardin va m’offrir cette année” ?
- “Je regarde le paysage” devient “Cet arbre me regarde”.
- Le soleil fait lever le matin ou bien, comme dans la chanson d’Orphée “Matin fait lever le soleil” !
- Je marche et ce n’est pas moi qui avance, mais la terre qui tourne sous mes pas…
- Ce n’est pas ma main qui caresse, mais elle qui est caressée…
- Le vent sur le visage : je sens le vent… ou le visage ?
- Le vent balance un arbre ou est-ce l’arbre qui fait du vent ?
Un art de vivre nature
L’observation de la nature nous apprend que tout est relié ; il n’y a pas d’intérieur et d’extérieur, de visible et d’invisible. Il n’y a pas l’homme d’un côté et l’univers de l’autre. Il en découle de multiples conséquences : conscience de soi, humilité, émerveillement… Respect : Une prise de conscience écologique conduit au respect. Par exemple, la manière de cueillir des plantes : leur parler, ne pas tout prendre, laisser pour les autres animaux, remercier. Ne pas tout régenter : en Angleterre, dans les jardins très soignés, une partie était laissée à l’état sauvage, où personne ne se rendait, domaine réservé aux elfes. C’est le centre à partir duquel les esprits de la nature peuvent travailler dans tout le jardin. Reconnaissance : “Au Pérou, on appelle la Terre la Pachamama, la Terre-Mère. Avant de manger, les Indiens jettent toujours un peu de nourriture sur le sol et avant de boire, ils y versent un peu de liquide parce que, selon eux, la terre a aussi faim et soif. Pour eux, ce geste est naturel” (Barreto). La prière avant le repas avait cette fonction, en dehors de toute considération religieuse.
L’amour, un mystère à vivre
La connaissance n’est pas seulement intellectuelle. Le sensitif, l’émotionnel sont tout aussi importants. La priorité n’est peut-être pas d’accumuler de nouvelles connaissances, mais d’avoir la sagesse de désapprendre, de retrouver l’énigmatique et le mystérieux souvent caché par de pseudo-explications scientifiques. Comme le suggérait Rilke, “La vie n’est pas une énigme à résoudre, mais un mystère à vivre.” Si l’amour est infini, la nature continuera à nous supporter, mieux encore, à nous parler d’amour, même si nous ne l’écoutons plus, même si nous la faisons souffrir. Mais l’amour autorise aussi parfois des traitements douloureux pour le bien de l’autre : aurons-nous à en faire l’expérience à nos dépens ? Qui disait que l’homme devait expérimenter toutes les possibilités de marcher de travers avant d’espérer marcher un jour droit ? A condition que ce ne soit pas déjà trop tard... Certains parlent de la révolte de Gaïa et le contexte écologique dont nous prenons conscience donne toute sa crédibilité à cette perspective. Pendant ce temps, les esprits de la nature nous adressent leur supplique : “A quoi serviront nos secrets si personne ne cherche à les percer ? Nous offrons aux hommes la joie de vivre et l’émerveillement. Si les hommes ne veulent plus de nous, nous travaillerons dans l’ombre et la tristesse, en attendant qu’ils viennent à nouveau bavarder avec nous. Ne nous faites pas patienter trop longtemps.” Soyons à l’écoute des messages d’amour de la nature et donnons-lui en retour un peu de notre cœur, pour notre plus grand bien et celui de nos enfants. “Le plus grand bonheur de l'homme qui réfléchit, après avoir cherché à comprendre ce que l'on peut comprendre, c'est d'adorer ce qui est incompréhensible” (Goethe).
Pour en savoir plus
Gérard Verret – Jardin Gourmand 3b, rue de Bassemberg 67220 Lalaye Tél/Fax : 03 88 58 91 44 Mail :
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
Site : www.jardingourmand.com
Gérard a apprécié le remarquable travail sur “la peur de la nature” de François Terrasson, qui y a consacré plusieurs ouvrages. Gérard, paysan atypique innovant, est cueilleur de plantes sauvages et transformateur. Pour partager sa passion, il propose un accueil très “nature” en chambre et tables d’hôtes et des stages entre nature, santé et cuisine. Il préside également l’association “L’Ami du Vent”, qui propose des voyages au Sahara et diverses actions humanitaires : www.lamiduvent.com
|